Le siècle de l’irrationnel
Le psychologue israélo-américain Daniel Kahneman, auteur de l’essai Thinking, Fast and Slow.
Vite, nommez cinq choses qui sont importantes
! La famille, le travail, la santé
et... Bien manger ? (Si vous avez faim).
Le sport ? (Si vous venez de terminer la
lecture d’un article sur le hockey). Les
voyages ? (Si vous réfléchissez à votre
prochaine escapade dans le Sud).
Le psychologue israélo-américain
Daniel Kahneman a écrit l’un des essais
les plus remarqués de 2011, Thinking,
Fast and Slow, résultat de 40 années de
recherche sur ce qui motive nos choix.
On y apprend entre autres que nous
déterminons l’importance d’un enjeu
en fonction de la facilité avec laquelle il
nous vient en tête. Et cette facilité est
évidemment influencée par la couverture
médiatique accordée à ces enjeux.
Et, à notre ère de sondages et de groupes
de discussion, ces priorités influencent
à leur tour les orientations des médias
et des politiciens, dans un cycle de renforcement
qui fait que d’innombrables
sujets, d’intérêt public évident, sont
pourtant ignorés.
Dans l’État des médias de l’année 2011 d’Influence Communication, on apprenait
que le poids médias combiné des
aînés, des autochtones et de la pauvreté
a été égal à celui de David Desharnais, le
petit centre du Canadien de Montréal.
Exemple frappant de cette déconnexion
entre les priorités des médias et celles qui
devraient être les nôtres : le réchauffement
climatique, sans doute le plus grave
problème auquel fait face l’humanité, ne
se classe même pas parmi les 5 000 sujets
les plus traités par les médias québécois
en 2011. Comment l’expliquer ?
Daniel Kahneman, qui a remporté
le Nobel d’économie pour ses travaux et
qui a inspiré des gens comme Malcolm
Gladwell, présente dans Thinking, Fast
and Slow, sa théorie selon laquelle deux
systèmes distincts déterminent nos pensées
et nos décisions. Le premier système
est rapide, intuitif et émotif. Le second
est lent, conscient et logique. Ces deux
systèmes ont chacun leurs avantages et
leurs inconvénients. Mais ils sont surtout
complémentaires : nous avons besoin
de ces deux modes de pensée, sans quoi
nous prenons de mauvaises décisions.
Notre environnement médiatique favorise
de plus en plus la pensée rapide au
détriment de la réflexion en profondeur :
textes et reportages plus courts, cycles
plus rapides, règne du tweet et du lien
copié-collé sur Facebook... À cause des
développements technologiques, mais
aussi parce que les médias choisissent
plus que jamais d’offrir à notre cerveau
ce qui est pour lui l’équivalent de l’herbe
à chats pour nos amis félins : nouveauté,
drame et célébrité. Nous sommes génétiquement
programmés pour aimer ces
choses. Mais, pour faire des choix éclairés,
nous avons aussi besoin des éléments
qui favorisent une « réflexion lente ». Le
problème, c’est que ce deuxième système
est paresseux et se fatigue rapidement. Il
préfère généralement se fier aux informations
recueillies par la pensée rapide,
et n’interviendra qu’en cas de besoin. Et
pour opérer, il a besoin de notre concentration
et de notre attention.
Effort, concentration, attention... Pas
exactement des éléments favorisés par
l’univers médiatique en train de se mettre
en place. Si on se fie aux travaux de
Kahneman, à quoi faudra-t-il s’attendre,
dans ce monde qui favorise la pensée rapide
au détriment de la réflexion lente ?
Moins de logique et plus d’émotivité :
renversements spontanés de l’opinion
publique, politiciens élus pour les mauvaises
raisons, engouements aussi subits
que vite abandonnés... Le 21e siècle sera
irrationnel ou ne sera pas.