Entre le rêve et le mensonge
Jamais nos cils ne ressembleront à ceux de la pub après l'application d'un mascara à l'épreuve de l'eau.
Le marketing, c’est l’art de mettre en valeur
les produits. On s’attend à ce qu’ils
soient présentés sous leur meilleur jour.
Bien avant l’arrivée de Photoshop, on
recourait aux retouches pour corriger
les défauts, rehausser les couleurs, enlever
les faux plis ou ajouter un reflet. On
présente les produits avec des étiquettes
corrigées, nettoyées de tout texte
juridique. C’est une approche tout à fait
correcte : c’est l’équivalent de se faire
belle pour la photo. Cela n’empêche pas
la légitimité des réclames.
De toutes, l’industrie du cosmétique
a poussé cette pratique davantage
que n’importe laquelle. Les annonceurs
cherchent à projeter des valeurs aspirationnelles
et à créer une mentalisation
qui aurait pour effet d’améliorer l’image
de soi, puis de la situer dans un univers
de rêve. Jamais on ne se demande si les
promesses sont trompeuses. C’est comme
ça. C’est le monde idéal.
Sauf que, pour avoir les cheveux qu’on
nous présente, les mannequins passent
des semaines dans des instituts de beauté
où on leur applique des traitements incluant
cires, protéines, silicone, rallonges,
etc. Jamais ces femmes ne bénéficieraient
d’une pareille chevelure en utilisant les
shampoings qui font l’objet de la publicité
en question. En aucune circonstance, le
commun des mortels n’obtiendra pareil
résultat en suivant le mode d’emploi du
fabricant. Jamais nos cils ne ressembleront
à ceux de la pub après l’application
d’un mascara à l’épreuve de l’eau. On nous
propose d’obtenir le somptueux look de
Taylor Swift avec un fond de teint, des
fards et un brillant à lèvres. Une femme
normale se compte chanceuse si son
rouge à lèvres longue tenue dure le temps
d’une réunion. On nous promet une tenue
de huit heures, mais je n’ai jamais rencontré
quelqu’un qui croit que son rouge
tiendra le temps de manger un sandwich.
En revanche, on ne s’indigne pas de ces
promesses surréalistes. Et si l’on songe à
les interdire aux États-Unis, il n’en est pas
encore question ici.
La faculté d’indignation des consommateurs
est étonnante. On s’indigne
lorsque Chrysler diffuse une pub imported
from Detroit pour une voiture fabriquée
en Ontario, alors que la division
est effectivement sise à Détroit, que
l’automobile y a été conçue et que les
activités commerciales de l’entreprise y
sont situées. Mais on tolère les promesses
délirantes des fabricants de cosmétiques,
sous prétexte qu’elles projettent
une image de soi améliorée.
En contrepartie, les sociétés pharmaceutiques
sont tenues à des normes
si strictes que leurs communications
laissent perplexes. Ainsi, Celebrex
« augmente le risque de crise cardiaque
qui peut causer la mort, le risque de
sérieuses réactions cutanées, de problèmes
digestifs comme indigestions,
douleurs abdominales, saignements et
ulcères qui peuvent causer la mort sans
prévenir ». En fait, on se demande pourquoi
quelqu’un pourrait bien vouloir
troquer son arthrite contre ce genre d’effets
secondaires. Ou pourquoi une entreprise
voudrait produire une pub télé qui
dit que son produit pourrait causer la
mort. Ou même pourquoi permettre la
publicité pour ce genre de produit…
Selon les industries, la communication
adopte des codes qui naviguent
entre le rêve, le mensonge, ou une honnêteté
parfois brutale. Il est de ces pratiques
qui, au fil du temps, sont devenues
des codes qu’on devrait certainement
remettre en question. Ce sont de merveilleuses
occasions de disruption pour
quiconque a le courage de s’y attaquer.