Un tas de possibilités
« L’on dispose d’outils plus sophistiqués que ceux de nos ancêtres. »
Laissez-moi vous présenter deux amis :
Richard et Alexis.
Richard vient tout juste d’avoir
25 ans et a terminé son baccalauréat
en arts à l’Uqam. Ça a été long, mais il
a exploré. Mon autre chum, Alexis, lui,
est plus rangé, mettons. Deux flos et
une blonde. Il était dans l’armée, ça lui a
permis de finir des études en économie
ou un truc du genre. Aujourd’hui, il est
cambiste comme sa blonde.
Mon ami Richard habite encore chez
sa mère, Maude, qui a eu deux autres enfants
avec Roger-Pierre. Elle est prof au
Cégep, et Roger-Pierre est musicien. Pas
compositeur, juste musicien.
Richard est en sabbatique. Il se la
coule douce. Sa mère et son beau-père
ont gagné un peu plus que 100 000 $
de revenus l’an dernier. Ils sont serrés
à cinq, et manger bio, c’est pas donné.
Alexis et sa blonde, eux, ont conjointement
encaissé 350 000 $. Je pense
qu’elle fait plus que lui, mais il n’aime pas
en parler.
Selon plusieurs,
Richard ne va nulle
part. À l’opposé, Alexis semble être arrivé.
Un soir, j’ai invité mes deux amis à
manger chez moi. Mauvaise idée. Je ne
sais pas à quoi j’ai pensé.
Passons à la pub.
Cette difficulté de comprendre les
gens avec toutes leurs subtilités existe
depuis longtemps. Heureusement, en
pub, on a trouvé un truc : on a formé
des tas. Les gars d’un bord, les filles
de l’autre. Puis, l’on divise ces gros tas
en plus petits en tranches d’âge, selon
la scolarité, puis les revenus familiaux.
C’est pas si pire, on se retrouve
avec 448 tas. C’est sûr qu’il y en a de plus
gros que d’autres. Mais c’est pratique,
ces petits tas. C’était rassurant.
Quand on veut vendre, on regarde qui
consomme notre produit pour découvrir,
par exemple, que le tas #34 est assez
gros. En fait, un plus grand pourcentage
de personnes dans ce tas-là achète notre
produit. Cool. On fait quoi maintenant ?
On essaie de s'avoir où le tas #34 se tient.
Ce qui est pratique, c’est que les médias
se servent des mêmes critères pour
former leurs tas. Et quand on prend tous
ceux qui consomment un média en particulier
et qu’on refait nos 448 tas, certains
sont plus gros que d’autres. Au pif,
je dirais que l’ensemble des pauvres sans
scolarité de moins de 18 ans lisant Les
Affaires compose un très petit tas.
Alors, le fabricant qui veut vendre et
qui pense que le tas #34 représente son
meilleur potentiel achète de l’espace
publicitaire sur les médias où les #34
sont un peu plus présents que les autres
tas. Il paye quand même pour parler à
tout le monde, pas juste aux #34. Il croit
faire une bonne affaire. Il confond allègrement
tendances, moyennes, modes,
majorités.
Vous vous souvenez de Richard et
d’Alexis ? Ils ont beaucoup en commun.
Ils sont des hommes, pas mariés, âgés
de 25 à 34 ans, avec un baccalauréat, un
revenu familial de plus de 100 000 $ et
des enfants dans chacun de leur foyer.
Oui, Alexis et Richard sont tous les deux
dans le tas #34.
Le numérique permet de parler aux
gens un à un, mais surtout de diviser la
population en groupes qui résonnent
pour chaque annonceur : campeurs, employeurs
ou amateurs de vin blanc.
Aujourd'hui, il y a deux tas : ceux bons
pour un fabricant et ceux qui ne le sont
pas. À nous de savoir comment les reconnaître,
repérer où ils se trouvent et sentir
comment leur parler. Heureusement,
l’on dispose d’outils plus sophistiqués
que ceux de nos ancêtres.