Notre permadistraction
« Si un jeune est éveillé, il est connecté », déclarait Eric Schmidt de Google.
Je viens d'activer le logiciel sans lequel je
ne pourrais plus écrire désormais. Pour
une heure, ma connexion internet sera
interrompue et mon Mac sera un dactylo
de luxe plutôt qu'un portail sur l'univers.
Voilà bien ce que nous essayons tous
de faire devant nos écrans : se concentrer
sur le travail important—rédiger, analyser,
prévoir, créer. Pas facile cependant,
quand la machine attitrée à ces tâches
permet aussi de vérifier ses courriels
30 fois par heure (la moyenne, selon une
étude) ou de se perdre dans les réseaux
sociaux, la porno, le poker, Wikipédia…
Même lire devient difficile. Nicholas
Negroponte, professeur et chercheur au
MIT, prédit carrément la fin du livre :
« J'adore le iPad, mais ma capacité à lire
des textes longs a presque disparu, alors
que je suis constamment tenté de vérifier
mes courriels, chercher la définition d'un
mot, cliquer sur des hyperliens ».
Dans son récent ouvrage We Have
Met the Enemy : Self Control in an Age of
Excess, Daniel Akst avance que nous ne
pouvons tout simplement pas résister à
la quantité toujours croissante de tentations
qui s'offrent à nous. Alors nous
engraissons, accumulons les dettes,
gaspillons les ressources de la planète et
n'arrivons plus à poser notre attention
sur quoi que ce soit très longtemps.
Des constantes tentations hypermodernes,
c'est internet qui croît le plus
vite. Le domaine connecté s'étend du
métro jusqu'à 30 000 pieds dans les airs.
« Si un jeune est éveillé, il est connecté »,
déclarait Eric Schmidt, de Google. Et ce
constat dépasse largement cette catégorie
d’âge—ma mère, 70 ans, allume
son ordinateur dès le saut du lit. Dans
The Shallows : What the Internet Is Doing
to Our Brains, Nicholas Carr énumère des
études indiquant que ce flot d'information
et de sollicitations surcharge notre mémoire
vive personnelle, nous plongeant
dans un état de distraction permanente.
Et des études plus récentes démontrent
que la seule possibilité d'un courriel nous
distrait. Aussi bien dire que nous sommes
maintenant toujours distraits. Si tout cela
n'était qu'un simple problème de productivité,
on pourrait sans doute s'en accommoder,
accepter l'ironie, que les outils qui
devaient accroître notre efficacité nous
aient rendus à jamais improductifs. Mais
le risque plus grave est que la distraction
ait aussi un impact sur notre paix d'esprit
générale, notre niveau de stress, notre
bonheur. Notre permadistraction mènerait
à notre permadépression.
Peur exagérée, répondent plusieurs.
L'être humain s'est adapté à toutes les
technologies, de l'écriture à la télévision.
De tout temps, des gens se sont pourtant
lamentés de ne plus être capables
de réfléchir comme avant. Thoreau, par
exemple, signalait au milieu du 19e siècle,
que beaucoup de ses concitoyens étaient
devenus accros au bureau de poste. Dans
100 ans, les craintes quant à l'influence
psychique d'internet nous semblerontelles
peut-être aussi vieillottes ?
Mais peut-être que non, aussi. Peutêtre
que les générations futures seront
sidérées par notre soif démesurée de
connectivité, par nos huit fenêtres
ouvertes en même temps, par nos trois
appareils nous envoyant des messages
et des sollicitations. Peut-être sommesnous
comme ces adolescents découvrant
l'alcool, ignorant les bienfaits de la modération.
Et peut-être, que de notre capacité
à bien utiliser ces formidables outils
dépendra la qualité future de notre travail,
nos créations, nos relations humaines...
Ça mériterait au moins de s'arrêter
pour y réfléchir, non ?