La pub sans média
Illustration © Marc-Antoine Jacques
Et si, un jour, la vie des annonceurs et des
agences basculait ?
Si, du jour au lendemain, l’on ne
pouvait plus acheter de « 30 secondes ».
Ni à la télé ni à la radio. Si les journaux
trouvaient enfin un modèle d’affaires
qui leur permettrait de très bien vivre
sans pub. Si une loi nationale interdisait
l’affichage extérieur sous prétexte qu’il
s’agit de pollution visuelle. Si tous les internautes
avaient par défaut des logiciels
qui bloquaient non seulement les bannières,
mais les liens commandités dans
les résultats de moteurs de recherche. Si
les annonceurs ne pouvaient plus acheter
de média.
Je prédis que l’avenir de notre monde
n’est pas loin de ce scénario « catastrophe
». En fait, les citoyens (vous savez,
ceux qui, parfois, consomment, parfois
non) ignorent de plus en plus l’interruption
comme mode de conversation.
Le pire des zappings est psychologique
: les téléspectateurs peuvent mettre
leurs yeux à off quand ils voient une
pub, idem pour les internautes quand ils
aperçoivent une bannière. L’expression
consacrée est sans ambiguïté : « banner
blindness ». Considérer sérieusement la
possibilité de cet avenir sans relation
communicationnelle forcée a des avantages.
Cela force à imaginer des solutions
fondamentalement différentes.
Dans cet avenir, les relations sont
choisies. Le marché potentiel choisit
de voir une pub. Dans ce contexte, la
publicité devra être meilleure. On ne
pourra plus se contenter de bombarder
de la médiocrité jusqu’à épuisement
des stocks. La pub ne saura se contenter
d’être un peu meilleure, elle devra l’être
franchement. Meilleure que les autres
pubs dans la catégorie, dans toutes les
catégories. Meilleure ou au moins aussi
bonne que le reste du contenu. La première
personne à qui il faudra plaire
ne sera pas l’annonceur ou l’agence,
mais les consommateurs potentiels du
produit.
Dans cet avenir, les producteurs
(vous savez, ceux qui, parfois, annoncent,
parfois non) doivent être utiles.
Avant (dans le sens de « maintenant »),
l’utilité de la pub, et, par inférence, des
annonceurs, était de financer les médias,
donc le contenu, donc la culture. Je sais,
j’étire un peu l’élastique rhétorique. Les
panneaux d’affichage qui financent l’espace
vacant ne sont pas vraiment dans
une dynamique de mécénat. N’empêche,
le modus operandi était que les entreprises
payaient, par le truchement d’achat
d’espace, pour que les citoyens soient
informés et distraits. L’impression de
contenu gratuit justifiait la présence
de la publicité. Maintenant, dans notre
monde sans achat média, les fabricants
et pourvoyeurs de services doivent se
trouver de nouvelles utilités. Tim Hortons
offre une application pour iPhone
qui détecte et nous alerte quand on se
trouve à proximité d’un policier contraventionniste
? Ford donne des outils
aux citoyens afin qu’ils puissent faire
campagne pour limiter la vitesse de circulation à 30 km partout en ville
avant 20h ? Weblocal fait du porte-àporte
pour proposer un autocollant « pas
de bottin svp » ?
Dans cet avenir, la pub doit avoir
une foudroyante pertinence dans la
culture dans laquelle elle veut s’intégrer.
On ne démarre plus des phénomènes
de mode, on les nourrit. On ne
force plus une vision, on y adhère. Le
rapprochement entre le fabricant ou le
pourvoyeur de services et son marché
potentiel est plus exigeant que jamais.
A-t-on besoin de ce produit ? De ce discours
? De ce message ? Si l’on ne peut
répondre par l’affirmative, on n’a plus
le droit de cité. La Terre n’a pas besoin
d’un autre shampoing avec un logo bleu.
Dommage. Nous avons tous les cheveux
suffisamment propres. Cependant, si
votre shampoing me permet d’avoir les
cheveux propres, légers et gonflés pendant
deux semaines, là, le marché est
intéressé. Le message, devient, oui, plus
informatif. C’est l’effet premier d’avoir
un produit « nécessaire ». C’est parfois
moins sexy à créer pour un publicitaire,
mais le message restera fort. Pas à cause
d’un jeu de mots ou d’un calembour visuel,
mais grâce à la force du produit.
Dans cet avenir, la publicité devra être
souple. Un virus se propage, s’infiltre et
s’intègre quand il se modifie. La mutation
est une condition essentielle du progrès
et du succès. Il en va de même avec nos
objets de communication. Les marques
qui grandiront sont celles qui parviendront
à être remontées, remixées tout en
gardant leur pertinence. La déclinaison
ne se fait plus par l’agence, mais par les
citoyens-consommateurs-remixeurs.
Donner des outils pour faciliter l’appropriation
de la marque, voire le détournement
du message, est un complément
intéressant dans ce contexte.
Dans cet avenir, on n’aura plus le
beau chiffrier de couleur qui nous présente
notre présence par semaine/
média. On n’aura plus un mode de rémunération
reposant sur l’achat média.
On n’aura plus un comportement
de délit de fuite. Les relations entre les
annonceurs (Dans Infopresse, on n’utilise
jamais le mot « client », mais plutôt
« annonceur ». Une entreprise n’est un client que pour une agence. C’est avant
tout un annonceur.) et leurs agences
seront inévitablement bouleversées.
Là aussi, il y a ouverture, conversation,
échange, réciprocité.
N’ayez pas peur. Il y a encore des
messages à la télé et des pleines pages
dans les quotidiens. Ne craignez rien,
les producteurs sont encore des annonceurs,
et les citoyens, des consommateurs.
L’alimentation du mépris a
la couenne dure : la pub méprisée, les consommateurs méprisés, les agences
méprisées, les annonceurs méprisés.
Il est encore possible de rester dans ce
giron rassurant.
Cela dit, au contraire, de plus en plus
de publicitaires, de citoyens et de fabricants
décident de vivre un peu en avance
sur leur temps. Le pari de la pertinence,
de l’efficacité et du respect en est un qu’il
est possible, et à notre avis préférable, de
relever sans y être forcés.