Descendez de l'olympe!
Illustration © Olivier Gautier
Il y a quelques mois, les acteurs de l’industrie
de la mode se sont engagés par
écrit à cesser de faire la promotion de la
maigreur extrême et à embaucher des
mannequins qui, pour reprendre la formule
convenue utilisée dans les petites
annonces personnelles, ont « un poids
proportionnel à leur taille ».
Dans la foulée de cet exercice pieux,
je propose une autre charte aux publicitaires
: pourquoi les acteurs de votre
milieu ne s’engageraient-ils pas à embaucher
des porte-parole qui ont des
failles, comme la grande majorité des
gens ? Ça vous rapprocherait du monde
« ordinaire », et le public se reconnaîtrait
peut-être davantage dans votre produit.
Prenez Tiger Woods.
Quand Woods était blanc comme
neige, toutes les entreprises voulaient
s’associer avec lui. On lui aurait fait vendre
n’importe quoi : des montres, des
centrales nucléaires, des couches. Il était
le « wet dream » des publicitaires, l’équivalent
du roi Midas, qui transformait
tout ce qu’il touchait en or.
Mais dès que l’image immaculée du
surhomme a commencé à se fissurer,
ses commanditaires ont commencé à
paniquer et à prendre leurs distances.
L’entreprise qui concocte les boissons
énergétiques Gatorade a même signifié
au champion de golf qu’elle ne voulait
plus s’associer avec lui.
Gatorade ! Le produit fétiche des
« jocks » ! Le symbole par excellence de
la culture macho ! Comme si les infidélités
de Woods pouvaient porter ombrage
à ce produit… La situation est surréaliste.
C’est comme si Viagra laissait tomber
son porte-parole sous prétexte qu’il
avait une vie sexuelle trop active !
Les acteurs du milieu de la pub se
plaignent régulièrement du puritanisme
ambiant qui, disent-ils, castre leurs
élans créateurs et rend la pub fade, tiède,
consensuelle. « On ne peut plus fumer,
on ne peut plus rire des femmes, on ne
peut plus montrer le début d’une introduction
de cuisse sans se faire taper sur
les doigts par les groupes de pression et
le Conseil des normes… »
Mais qu’en est-il de votre puritanisme
à VOUS ? Dès que l’un de vos porte-
parole descend de l’Olympe pour se
comporter comme un être humain normal,
vous vous empressez de déchirer
son contrat, de peur que ses faiblesses
n’entachent votre produit. À quand des
porte-parole en chair et en os ? À quand
une campagne destinée à lutter contre
l’anorexie des sentiments et la maigreur
morale extrême ?
Je rêve du jour où une entreprise aura
le courage d’attaquer de front le puritanisme
étouffant et l’hypocrisie crasse
qui caractérisent notre époque. J’en
ai ras le bol de ces porte-parole lisses
comme des dimanches de pluie, de ces
machines ultraperformantes dénuées
de personnalité, de fougue, de passion.
De ces gendres polis, de ces nièces gentilles,
de ces vedettes inodores, incolores
et sans saveur qui ont autant de personnalité
et de « oumph » qu’une toune de
Kenny G.
Nous ne sommes plus en 1950 ! Les
consommateurs ne veulent plus se fondre
platement dans la masse. Ils veulent
se distinguer du troupeau, montrer
qu’ils sont uniques. Ils ne veulent plus
s’identifier à des robots, mais à des êtres
vivants qui n’ont pas peur de faire des
vagues. Un peu de sueur, que diable !
D’audace, de promesses de danger.
Tiger Woods a trompé sa femme ?
C’est triste. Mais si j’avais 17 ans et demi,
des boutons plein le visage et les hormones
dans le plafond, ça ne m’empêcherait
pas une seconde de boire du Gatorade.
Au contraire : j’irais en chercher une
caisse...