Ça va trop vite. Beaucoup trop vite.
Je dois rencontrer mes clients, négocier mes fournisseurs, gérer mes équipes créatives, rendre compte à ma direction, rester en forme, pondre des stratégies et éplucher mes courriels.
J’ai peur d’en perdre des bouts. Je dois me tenir à jour des tendances en marketing gratuit, en communication trad, en réseaux sociaux, en faux blogueurs, en vrais livres électroniques et en placements de produits dans les jeux vidéo 3D.
Je m’essouffle, je manque de recul.
Il faut continuer à sourire, à engueuler ma secrétaire, à réseauter, à gagner des prix. Je ne dois pas non plus grossir.
Mais je m’en sors royalement bien. Depuis que je fréquente le célèbre Brice Turkingham, ma vie professionnelle a fait un bond en avant.
Je le rencontre toujours le mardi soir, par Skype (Brice réside à Hawaï).
La semaine dernière, Brice a sauvé ma prime et guéri mon ulcère. J’étais un peu en retard, affolée, déprimée et très inquiète, quand il est apparu sur l’écran de mon ordinateur portable.
— Maître, est-ce vrai ce qu’on raconte ces jours-ci sur la blogosphère ?
— Quoi donc, mon enfant ?
— Michelle Noire prétend dans son billet d’hier qu’internet sera totalement brun, d’ici deux ans. Elle affirme que le mouvement est irrémédiable. Elle montre des sites américains et chinois, 100 % brunâtres, et d’autres exemples québécois. C’est une catastrophe !
— Mais pourquoi donc, mon enfant ?
— Parce que nous lançons dans un mois le nouveau site de La Banque Provinciale, entièrement jaune. C’est horrible.
Brice m’a alors gentiment sermonnée, puis il m’a rappelé sa Théorie de la courtepointeMD. Il a quand même écrit un livre de 238 pages sur ce tournant décisif. Son idée, c’est que si chaque internaute choisissait de cliquer sur un lien commercial en fonction de la couleur de ses yeux, on pourrait augmenter le cybercommerce par 12.
La courtepointe, c’est le mélange des genres qui crée la fortune. Si l’on s’arrêtait aux l iris marron, on se couperait de 90 % de la population.
— L’internet 3.0 sera une courtepointe multicolore, mon enfant.
Son paternalisme m’agace parfois, mais il est raccord avec son personnage de maître à penser des nouvelles technologies (même si je ne comprends pas toujours son discours).
— Alors, cette histoire de brun, ça sort d’où ? Mon gourou s’est contenté de ricaner. J’adore quand ses dents blanches apparaissent entre ses lèvres lippues. Ça m’excite.
— Michelle Noire n’est pas si forte qu’elle en a l’air. Elle n’a même pas écrit un livre sur ses théories fumeuses.
Les vrais penseurs ont tous un bouquin à leur actif. C’est pour cela qu’on les invite. Parce qu’ils ont pris le temps de penser, de copier des articles sur Wikipedia, de consulter le passé pour mieux se projeter dans l’avenir.
Prenez Karl Marx, par exemple. S’il n’avait pas rédigé Le Capital, il n’aurait pas eu la carrière qu’on lui connaît. Les exemples abondent : Mao avec son livre rouge, Jacques Séguéla et son Fils de pub, Jésus et ses Évangiles... C’est ce qui fait toute la différenceentre Stephen Harper et Michael Ignatieff, tiens.
Mardi dernier, je suis ressortie de ma séance avec Brice Turkingham, totalement rassurée. J’ai passé une semaine formidable.
Lors de notre rencontre avec mon client, quand Benoît, leur directeur des communications, a évoqué le billet de Michelle Noire sur le brun, je me suis contentée de poser l’ouvrage dédicacé par Brice sur la table de réunion.
— Benoît, il faut que tu lises le bouquin de Turkingham. Sa théorie de la courtepointe explique que l’avenir appartient au multicolorisme. C’est tellement évident. Prends-le, je te le donne, je le connais par coeur.
J’ai un peu menti, là, parce que je n’ai pas le temps de lire autant de pages. J’ai juste entendu une conférence de Brice sur YouTube, où il présentait son concept de counterpane. Ça m’a décidé à le contacter, à l’époque.
Je savais que je venais de remettre un cadeau empoisonné à Benoît, car, devant témoins, il était obligé d’avouer qu’il n’avait pas lu LE titre du moment. Il a promis de rattraper son retard.
J’avais gagné ma partie. Leur site sera jaune. Merci Brice.